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Sleep Dealer est la vision futuriste du monde du travail et des relations de plus en plus conflictuelles entre les pays du tiers monde et les pays développés. Dans ce futur imaginaire, Memo, un jeune paysan mexicain qui vit dans un petit village tout près de la frontière avec les États-Unis, accompagne chaque jour son père pour acheter, à un prix excessif, quelques litres d'eau dont la source a été expropriée par le gouvernement américain. Un mur inexpugnable sépare les deux pays et fonctionne en même temps comme digue de contention du Rio Bravo dont les eaux devraient normalement suffire pour approvisionner les deux côtés de la frontière.
Toutes les nuits Memo intercepte les conversations de ceux qui vivent dans les grandes villes. A une occasion il est intercepté et pris pour un espion, ce qui résulte dans une attaque de sa maison par les forces militaires téléguidées. Memo part pour Tijuana et, avec l'aide de Luz, une écrivaine qu'il rencontre pendant le voyage, réussit à trouver un travail dans une entreprise de BTP qui manipule des robots téléguidés sur le territoire des États-Unis.
Le réalisateur et scénariste de Sleep Dealer, Alex Rivera, est d'origine péruvienne bien qu'il vit et travaille aux États-Unis, de là sa préoccupation pour l'exploitation des immigrants latino-américains dans ce pays. Dans le futur imaginé par Rivera, les pays les plus développés technologiquement s'emparent des ressources naturelles de leurs voisins pauvres et embauchent leurs ouvriers pour travailler à distance, payant ainsi des salaires au ras des pâquerettes sans être d'aucune façon redevable de charges sociales. Les rêves, le travail, le divertissement, les relations interpersonnelles dépendent presque exclusivement d'une connexion à un réseau constitué de nœuds et de câbles, et par ce fait l'être humain désormais devient non seulement dépendant des machines pour sa survie, mais il se transforme lui-même en une machine.
Ce sujet, appartenant au genre d'anticipation -dont les représentants les plus importants en littérature sont George Orwell, Aldous Huxley, H. G. Wells et Arthur Clarke-, sur la connexion des neurones en réseau comme forme de communication interpersonnelle, a été pris directement d'Existenz, le film dirigé par le cinéaste canadien David Cronenberg.
Existenz est un jeu virtuel d'immersion en 3D, si hyperréaliste qu'à aucun moment du film on réussit à différencier avec certitude la limite entre l'imaginaire et la réalité. En définitive ceci est l'objectif ultime du jeu, l'évasion complète jusqu'à l'extrême d'annuler dans le joueur la perception même de la réalité.
Dans Sleep Dealer, par contre, les connexions en réseau font partie de la vie quotidienne. Les communications, la décharge de données dans l'ordinateur, les moments de repos dépendent d'une connexion électronique-digitale. Bien que la technologie envahisse tout, à tous les niveaux, le monde virtuel et le réel restent différenciés tant dans le regard du spectateur que de celui des personnages.
Un autre point de divergence consiste en que dans Existenz il existe un lien étroit entre la technologie et la biologie. Les appareils électroniques possèdent des formes organiques et on fait constamment référence à certaines expériences avec des amphibies modifiés génétiquement, des hybrides monstrueux qui sont le produit d'expériences scientifiques. Dans Sleep Dealer les dispositifs électroniques n'ont aucune forme biomorphologique et il n'y a aucune mention d'expériences biogénétiques.
Par ailleurs, la garde-robe et le mobilier dans Existenz est de style rétro des années 50 tandis que la technologie, bien qu'en théorie créée à la fin du XXI siècle, souffre de défaillances constantes qui dénotent cette même imperfection et cette même involution de la société future imaginée par Cronenberg.
Une distinction claire entre imagination et réalité n'existant pas, les instincts basiques se libèrent sans aucun type de contrôle ou de barrière interne (morale, éthique, psychologique) ou externe (loi, ordre, répression policière, soumission à un ordre hiérarchique). Pour ce motif Existenz contient beaucoup d'érotisme et d'eschatologisme. Par contre, dans Sleep Dealer les instincts érotiques sont sublimés en amour romantique entre Memo et Luz, l'eschatologique n'apparaît pas et l'idée des instincts libérés sans contrôle se traduit ici dans une espèce de collectionnisme et trafic illégal de rêves, comparable à la production et circulation de textes défendus.
Bien que dans Sleep Dealer on n'a pas utilisé des ustensiles ni de mobilier qui font un rappel à des époques passées, on mentionne des défaillances d'un système apparemment parfait, particulièrement dans les usines virtuelles.
Ce qui unit clairement les deux films est la vision d'un avenir dans lequel toute tentative de rébellion ou subversion, de plus en plus fréquente et violente, finalement échoue dans son effort de changer l'état des choses.
Adriana Schmorak Leijnse |
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